Archive for April, 2006

Teheran

Saturday, April 29th, 2006

Isfahan, Iran. Ca commence comme une douche froide. Le bruit, le trafic, la poussiere, les gens, partout, le chaos. Une grande ville, une immense ville, qui vit et bat au rythme de sa population, au pied de hautes montagnes (qui culminent a plus de 5600 m). Ca surprend, ca stimule, ca fatigue. On est bien loin de la province.

Le bazar occupe un quartier entier, venerable institution ou le prix de n’importe quelle denree est fixe pour tout le pays, et ou, bien sur, tout se vend et tout s’achete. Apres deux heures, nous en sommes ressortis lessives et content de ne rien vouloir acheter…

Pourtant, sourdement, une petite flamme brille. La force de vie de cette ville, ses habitants chaleureux, ses grandes avenues, tout cela contribue a un certain charme. Oh, bien sur, pas un charme de “jolie ville”, mais peut-etre bien plutot le charme indescriptible d’une “ville a vivre”.

Du sympathique chaos du sud, aux petits cafes tendance du nord, du campus de l’universite au magnifique palais du Golestan, tout seduit, gentiment, presqu’insidieusement, et sans que l’on s’en rende compte, on commence a aimer cette ville.

Vue d’en haut, Teheran s’etend a perte de vue, sur des dizaines de kilometres. Mais en respirant l’air de la montagne, on ne se sent plus ecrase par sa taille, juste invite a se replonger dans ses ruelles, pour explorer encore un peu de son charme tranquille.

Bien a vous,

Matthieu

Un apres-midi en compagnie de Mehdi et Negin

Friday, April 28th, 2006

Isfahan, Iran - C’est completement par hasard que nous avons rencontre Mehdi et Negin. Nous venions de pratiquer le keyif dans un des cafes branches du Ghandi Shopping Center, un petit centre commercial de la banlieue nord de Teheran ou les boutiques Zara et Gap cotoient plusieurs cafes aux atmospheres qui n’ont rien a envier aux plus chouettes cafes d’Europe.

Nous etions donc au Gandhi Shopping Center en train de nous demander ou nous irions prendre notre repas du soir, lorsque Negin est venue vers nous pour nous offrir son aide. Negin et Mehdi nous proposent de nous conduire en voiture a un restaurant indien (ouf, autre chose que du kebab!) a quelques blocks de la. Nous faisons connaisance; le feeling est bon et nous echangeons nos numeros de telephone pour eventuellement boire le the ensemble un autre jour (ben oui, pas de bieres dans ce pays).

Le lendemain, Mehdi nous appelle a notre hotel. Il propose que nous dejeunions ensemble. Le rendez-vous est fixe pour le lendemain, 12h30 a Vanak Square.

Mehdi et Negin se sont arranges pour avoir une demie journee de conge. Ils nous emmenent au pied des montagnes (dont le sommet le plus eleve est de 5600 metres!) qui bordent Teheran au nord de la ville. Nous marchons le long d’un ruisseau jusqu’a un petit restaurant perdu au milieu de collines arides. De larges bancs couverts de tapis font office de tables et sieges a la fois.

Le temps filera en compagnie de Mehdi et Negin. Nous racontons nos parcours. Ils nous expliquent comment ils vivent. Mehdi nous parle de son emploi du temps charge. Il est ingenieur civil, a un bon job dans une compagnie iranienne et fait un MBA en parallele. Il a rencontre Negin qui a 22 ans et est etudiante en Russe il ya 3 ans. Et comme il l’explique “In Iran, it is a hassle to have a girlfriend”. Complexe, en effet, de se retrouver dans ce pays si on est pas marie. Mehdi et Negin habitent tout deux encore chez leurs parents (ce qui est la norme en Iran avant de se marier) et il n’est pas acceptable d’avoir une liaison. Ils se rencontrent donc dans un cafe ou dans un parc et doivent dejouer la police des moeurs. Ils font parfois plus d’une heure de route pour se retrouver - les embouteillages a Teheran sont legendaires.

On passera plusieurs heures a parler de tout et de rien et aussi a rigoler - rien de tel qu’un sense de l’humour partage pour passer un bon moment. Ils nous emmeneront encore a un endroit d’ou la vue sur Teheran nous donne une idee de son immensite, puis boire un jus frais de melon et fraise avant que Mehdi ne parte pour l’aeroport pour un voyage d’affaires.

Un apres-midi au cours duquel nous avons savoure chaque instant.

Amities.
Ingrid

Un reveil pas comme les autres

Monday, April 24th, 2006

Teheran, Iran - 7h00 du matin. Depuis mon lit au ressorts inegaux de notre chambre spartiate du centre de Teheran, j’entends la cloche d’une ecole. Le gouvernement a cette annee decide pour le premiere fois depuis des decennies de ne pas passer a l’heure d’ete, mais de decaler les horaires des classes d’ecole ainsi que de certaines administrations. Les eleves commencent ainsi leurs cours a 7h00.

Une voix grave surgit d’un haut parleur.  Les eleves repondent en coeur une sorte de refrain. Pour nous, un charabia qui nous sort petit a petit des bras de morphee. Les voix sont presque stridentes. Pendant un quart d’heure, les eleves hurlent des paroles incomprehensibles sous nos fenetres. Est-ce pour louer Allah? Nous nous promettons d’investiguer.

Une journee qui commence avec un reveil pas comme les autres.

Amities.

Ingrid

NB (28.4.2006) Investigation faite, les eleves doivent en effet reciter plusieurs versets du Coran avant de commencer les cours de la journee.

Sous mon foulard

Sunday, April 23rd, 2006

Teheran, Iran - Deja une semaine que je deambule aux cotes de Matthieu dans les rues de Tabriz, Zanjan, Rasht et maintenant Teheran sous mon foulard. Je m’y suis habituee beaucoup plus vite que prevu et le noue maintenant chaque matin presque machinalement. Parfois, cependant, je peste, comme par exemple lorsque je suis obligee de mettre un foulard pour aller a 2h du matin dans les toilettes a l’etage du mosaferkhuneh (auberge pour voyageurs) dans lequel nous passons la nuit.

Les femmes iraniennes ont mille et une facons de nouer leur foulard et surtout de montrer ou non quelques meches de cheveux. Le foulard semble devenir un accessoire de mode et une maniere de prendre position par rapport aux regles fixees par le clerge.

Ce qui est beaucoup plus etrange a vivre, c’est la stricte separation entre hommes et femmes dans la vie quotidienne. Matthieu vous a deja parle des bus dans lesquels je monte a l’arriere avec les femmes et lui a l’avant avec les hommes ou du banquet de mariage dont nous avons ete temoins avec ses tables reservees aux hommes et d’autres aux femmes. Mais il y a encore une multitude d’autres exemples. A l’internet cafe de Rasht, la section pour les hommes etait separee de celle des femmes par une paroi. A la boulangerie, une file d’attente est reservees aux femmes et une autre aux hommes.

Une experience tres particuliere pour une petite suissesse…

Amities.
Ingrid

3 jours presque comme a la maison

Sunday, April 23rd, 2006

Teheran, Iran - Nous sommes arrives hier a Teheran, une ville chaotique de 14 millions d’habitants ou le bruit du trafic incessant et les gens qui vous bousculent constamment vous enveloppent sans vous laisser souffler. On a pris la ville en pleine figure, nous qui sortions d’un cocon qui nous rappellait la sensation douce d’etre a la maison…

C’est a Rasht, une ville a quelques kilometres de la mer Caspienne, que nous avons vecu ces quelques jours de pause dans notre vie nomade. Les parents de Nima, un ami de Matthieu, nous ont accueillis a bras ouverts dans leur maison. La mere de Nima nous a cuisine de delicieux plats iraniens. Il faut savoir qu’en Iran on ne trouve dans les restaurants presque que du kebab car la cuisine iranienne demande apparemment de longues heures de preparation (a tel point qu’on commence a se demander si on est pas sur la route du kebab plutot que sur la route de la soie…). Neda, la soeur de Nima, nous a fait decouvrir Rasht, y compris les cafes trendy. Enfin, ils nous ont emmene decouvrir les environs, un village de montagne et la mer caspienne.

Il a ete bon de se reposer aupres de la famille de Nima et nous sommes maintenant prets pour reprendre la route.

Amities.
Ingrid

Un (jour de) printemps a Tabriz

Monday, April 17th, 2006

Tabriz, Iran. Impossible de se diriger vers l’Iran sans avoir plein d’idees preconcues. On s’imagine un pays de mollahs, sans coca ni cola, ou tout n’est qu’ordre et morosite, flics, appels a la priere et excites. Bref, un endroit ou ne pas aller vivre ensemble car rien ne nous y ressemble.

Bon, rien de plus faux, et cela se verifie a chaque instant des le passage de la frontiere. Je ne m’etalerai pas sur la frontiere elle-meme, car cela vaudrait une entree rien que sur ce sujet (avec les deux barrieres fermees une de chaque cote). Par contre, des que l’on entre dans le pays, quelle decouverte.

Tabriz est une assez grande ville, mais apparemment tres agreable, a 200 km de la frontiere. Elle est surtout connue pour son incroyable bazar, et un chapitre dans un livre d’un obscur ecrivain suisse romand dont j’ai oublie le nom. Je n’ai pas lu le livre, mais ai visite le bazar, 35 km de couloirs, et en tout 24 caravanseraux relies les uns aux autres. Inutile de dire que cela transpire l’orient.

Donc Ingrid et moi sommes entres dans le bazar. Premiere surprise, les gens y parlent une langue dont certains mots nous sont etrangement familiers (chiffres, heures, etc). Verification faite, la langue locale est un dialecte azeri, du meme groupe que le Turc, donc. Bingo, nous allons pouvoir reutiliser les quelques phrases durement apprises ces dernieres semaines. Nous allons aussi pouvoir recommencer a utiliser notre imagination pour limiter le nombre de kebabs a un par jour.

Mais la s’arretent les ressemblances avec la Turquie. Deja, tout est maintenant ecrit avec l’alphabet arabe, argh, ca se corse, et chaque aspect de la vie implique une separation stricte des hommes et des femmes. Par exemple, l’autre soir, nous avons par hasard mange dans le meme restaurant que les convives d’un banquet de mariage ou les hommes etaient tous assis ensemble a un bout de la salle, et les femmes etaient assises de l’autre cote de la salle. Ou, lors des trajets en bus, Ingrid monte a l’arriere avec toutes les femmes, pendant que je rejoins les hommes a l’avant du bus. De plus, nous avons quand meme l’impression que les infrastructures sont un peu moins developpees qu’en Turquie.

Par contre, et cela compense largement les quelques nouvelles difficultes, nous ressentons au quotidien le raffinement de la culture locale, la chaleur de l’accueil des Iraniens, et l’envie sincere qu’ils ont de rencontrer et parler avec des etrangers. Je suppose que vu la mauvaise presse du pays dans les medias mondiaux, il doit y avoir moins de touristes qu’a une epoque. Donc a priori un endroit a decouvrir, car il en vaut la peine.

Bon, la seule chose que je ne vous recommande pas, c’est d’essayer comme moi de prendre une femme en photo dans le bazar. D’ailleurs j’avais meme pas essaye, je lui avais juste demande si par hasard je pouvais faire son portrait et… je me suis fait engueuler comme rarement. Elle etait tellement fachee que tous les commercants de la rangee se sont arretes et sont sortis voir ce qui se passait avant qu’elle ne finisse par s’eloigner en continuant de hurler, a mon grand soulagement, et que je n’aille enfin boire un the chaud pour essayer de comprendre ce que j’avais fait de faux. Je ne sais toujours pas.

Finalement, c’est assez pratique de ne pas comprendre la langue locale au dela des chiffres.

Bien a vous,

Matthieu

Rencontre avec des etudiantes d’Erzurum

Friday, April 14th, 2006

Dogubayazıt, Turquie - Voila, nous sommes a la veille de notre traversee de la frontiere iranienne et pour notre derniere entree turque, je voulais vous faire part de nos petites aventures a Erzurum. Nous ne sommes restes que 36 heures dans cette ville d’un demi-million d’habitants et qui a pour reputation d’etre la plus froide de Turquie (situee a 1′800 metres d’altltude, il y fait parfois jusqu’a -35 en hiver), et pourtant nous avons eu l’impression de faire un pas de geant vers la Turquie pendant ces quelques heures.

A peine descendus du train a Erzurum, nous nous sommes mis en quete d’un hotel, comme a notre habitude. Nous deambulions tranquillement devant la Migros 3M d’Erzurum (si, si, si) lorsque 4 jeunes filles d’une vingtaine d’annees nous ont accostes. Emire, Songul, Hadije et Eslarlar sont etudiantes a la faculte d’anglais de l’Universite d’Erzurum (l’une des plus importantes universites du pays - elle compte 45′000 etudiants). Un de leurs professeurs leur a demande d’enqueter sur l’image de la Turquie en Occident. Elles souhaitent donc nous interviewer. Nous nous pretons au jeu avec bonne volonte (un jeu assez delicat tout de meme, surtout la question sur l’entree de la Turquie dans l’Union Europeenne… ) Nos quatre etudiantes sont ravies; elles avaient apparemment passe la ville au peigne fin pendant deja 3 heures cet apres-midi-la pour trouver des touristes et etaient sur le point de declarer forfait lorsqu’elle nous ont apercus. (Il est vrai que nous ne sommes pas tres discrets avec nos gros sacs et le chapeau de Matthieu…)

Apres l’interview, elles nous proposent de nous emmener faire un tour sur le campus de leur Universite. Apres un verre au cafe trendy du campus, rendez-vous est pris pour le lendemain matin: Emire et Songul souhaitent nous faire decouvrir la ville. Le lendemain, apres deux heures de visite, nous prenons conge de nos deux guides en fin de matinee, car elles ont cours de 13h00 a 16h30 (cours de traduction, puis de culture americaine). Mais Songul, a qui nous avions demande l’adresse d’un lavoir pour faire notre lessive, nous propose de lui remettre notre linge en fin de journee pour qu’elle fasse notre lessive.

A 17h00, donc, nous arrivons a notre rendez-vous et Songul nous fait signe de la suivre. Elle dit avoir une surprise pour nous. Songul nous emmene dans l’appartement qu’elle partage avec 6 autres etudiantes. Un appartement vestuste? Eh bien pas du tout. L’appartement est flambant neuf et immense - le salon doit avoir la taille d’un court de tennis, ou presque. Des moulures aux plafonds et des embrasures de portes aux formes orientales lui donnent un charme discret. Nous nous extasions, mais Songul nous repond que pour Erzurum, c’est un appartement tout a fait quelconque.

La surprise que Songul et Emire nous ont preparee est en fait un delicieux repas. De la soupe, des ‘mantı’ (sorte de raviolis a la viande) a la sauce au yoghurt, ail et piment, des legumes… un festin qui nous est servi sur une nappe etendue sur la moquette du salon. Les co-locataires de Songul se joignent a nous pour le repas. Elles ont toutes les cheveux couverts par un foulard noue sous le menton et portent de longues jupes et des hauts amples. Seules Songul et Emire parlent l’anglais. Les autres sont etudiantes d’autres facultes (mathematıques, sciences economiques, religion) et en ont une connaissance extremement limitee.

Nous sommes restes plusieurs heures a partager nos differences. Elles s’etonnent de notre voyage et nous racontent qu’en Turquie, presque personne n’a l’occasion de voyager a l’etranger. Les Turcs utilisent en general leurs revenus pour s’acheter une maison, une voiture et non pour partir en vacances a l’etranger. Nous leur montrons quelques photos de notre mariage. Aglutinees autour de moi, elles commentent et rigolent. L’une d’entre elles demande si l’un des freres de Matthieu est encore libre. Songul nous explique que si aucune d’entre elles n’est encore mariee, il n’est pas rare pour une jeune fille de l’est de la Turquie de se marier vers 16 ans, alors qu’a l’ouest, l’age moyen d’une jeune epouse est d’environ 25 ans. Elles ne verront en tous les cas qu’une ou deux fois leur futur epoux avant que le lien ne soit officialise par des fiancailles.

Soudain, nous entendons le muezzin au loin qui appelle les fideles a la priere du soir. Nos hotes nous expliquent qu’elles doivent maintenant prier. Nous prenons conge d’elles. Elles me remettent un foulard et Matthieu recoit un livre sur … le salut de l’ame a travers le Coran. Etait-ce parce qu’a la question d’Emire sur ses convictions religieuses, il avait ouvertement dit ne pas croire en Dieu?

Un deuxieme foulard me sera certainement tres utile, puisque des demain, en Iran, je ne pourrai me balader sans me couvrir les cheveux.

Amities

Ingrid

Tres loin a l’est…

Friday, April 14th, 2006

Dogubayazit, Turquie. Tres loin a l’est, il y a l’ouest, c’est bien connu. Et quelque part en chemin, pas encore trop a l’est, il y a Dogubayazit. Ah, Dogubayazit! Ses casernes, ses militaires jeunes et beaux qui sentent bon le sable chaud, et qui aussi parfois defilent dans les rues sur une jeep magnifiquement decoree de fausses fleurs en saluant a la ronde, voire surveillent les alentours quand leur chef defile sur sa jeep. Il y a aussi bien sur une rue principale bordee de magasins vendant des produits pour contrebandiers, un cordonnier qui date de quelques annees apres GT (Gore-Tex) et qui a pu *coller* le nouveau decollement de ma semelle. Bref, une petite ville frontaliere comme on les aime, poussiereuse et ennuyeuse, le coin ou on ne voudrait pas etre coince 15 jours…

Sauf qu’il y a deux choses extraordinaires juste a cote. L’une, c’est le Mont Ararat, 5137 metres, ou, selon la tradition, Noe s’est echoue. Une enorme montagne, surgie du plateau environnant, apparemment magnifique (elle reste pour l’instant essentiellement cachee par les nuages, sauf pour un court instant hier le long du chemin), et en tout cas tres majestueuse. Comme le plateau est aux alentours de 2000 metres d’altitude, ça fait quand meme une belle hauteur du sol au sommet.

Et l’autre, c’est le momument de Ishak Pasha, une mosquee fortifiee doublee d’un palais, perchee sur un rocher et qui semble veiller sur toute la vallee. Non seulement le batiment est pourvu de raffinements inhabituels pour le 17e siecle (chauffage central, eau courante et egout), mais c’est une merveille de gout et de solennite, sculptee de partout, et avec une vue a couper le souffle sur le plateau. Incroyable, et simplement magnifique. Comble du raffinement (mais la, ça ne date pas du 17e siecle), il y a un restaurant a cote, qui sert de la biere (plus si facile a trouver si pres de l’Iran). Nous en avons donc profite pour en boire une derniere, vu que nous traversons la frontiere demain.

Je ne sais pas exactement quel genre de depaysement nous attend de l’autre cote, mais nous mesurons deja le chemin parcouru depuis Istanbul et la cote ouest. Outre les bieres plus difficiles a trouver, la cuisine est plus epicee, les gens plus pauvres et plus conservateurs (foulards tres stricts et longues barbes en attestent a chaque instant), mais aussi plus chaleureux, les monuments n’ont plus la moindre ressemblance avec des restes romains, bref, tout d’un coup nous sommes au Moyen-Orient. Nous sommes aussi dans une region ou la legendaire presence de l’armee dans la vie de la Turquie se fait quotidienne.

Bref, ici a Dogubayazit, nous avons deja fait un petit bout du chemin qui nous menera la-bas, tres loin a l’est.

Bien a vous,

Matthieu

Le cordonnier datait d’avant le Gore-Tex

Wednesday, April 12th, 2006

Erzurum, Turquie. Bon, nous voila a Erzurum, derniere grande ville avant la frontiere iranienne. Nous sommes partis il y a quelques jours de Göreme, en Cappadoce, et avons donc quitte ses fameuses maisons creusees dans les rochers, ses villes souterraines, et ses touristes pour un coin pas mal plus recule dans l’est de la Turquie. Nous avons traverse cette region un peu plus vite que precedemment, et avons parcouru environ la moitie du pays, via Sivas (un regal), Divrigi (un petit village charmant), et tout l’est du plateau anatolien. Immense, vide, et impressionnant. Une sorte de grand desert d’altitude vaguement clairseme de quelques maisons ici et la et de dizaines de moutons. Joli? Pas vraiment, sauf au debut du trajet entre Divrigi et Erzurum, ou la ligne de chemin de fer suit la gorge de l’Euphrate, magnifiquement escarpee.

Donc exit la Cappadoce. Nous y avons visite les etranges maisons creusees dans les rochers en forme de pain de sucre et une cite souterraine. L’ensemble est plus que bizarre de l’exterieur (on se croirait arrives sur la Lune), et presque oppressant de l’interieur (8 etages sous terre, tout seul, decidement je n’etais pas fait pour devenir mineur…).

Bien sur, quand on visite un endroit caillouteux et montagneux, il est crucial d’avoir de bonnes chaussures, et de les entretenir. Ainsi donc, lorsque de retour de la cite souterraine, j’ai aperçu un petit decollement de ma semelle, j’ai immediatement cherche un moyen de faire reparer cela. Mes chaussures sont a la pointe de la technologie moderne, Gore-Tex, melange de cuir et de synthetique, thermoformee a chaud et collees en une seule piece, bref, des merveilles d’etancheite respirante, legeres, solides et tout et tout.

Donc je les ai amenees chez un cordonnier. Normal. Bon, en l’occurrence le cordonnier n’etait plus tout jeune. Il a commence par nous regarder avec suspicion, et une pointe d’hostilite, qui ne s’est pas arrangee lorsque je lui demande si je pouvais faire une photo de lui. Ah, la photo, mauvaise question, ça, exclu. Bon, eh bien du moment qu’il me reparait ma chaussure…

Donc il s’est mis au travail, grosse colle (j’approuve!) dans le baillement de la semelle, pression juste la, ou ça commence, excellent, et ensuite… il a sorti une enorme alene et une grosse aiguille avec du gros fil et il a commence a trouer et coudre. Bien sur, bien sur, c’est la meilleure methode sur des chaussures en cuir deja cousues a la base, et forcement apres la couture, ça tient bien fort, mais bon, sur les chaussures en Gore-Tex qui doivent etre *etanches*, ça marche moins bien. Bon, j’ai en vain essaye de le lui expliquer avec des phrases tres complexes (il ne parlait pas anglais) genre “non, s’il vous plait, pluie, eau, non, pluie et non eau”, mais sans succes, evidemment.

Alors je l’ai laisse faire (c’etait de toute façon trop tard) et a la fin je lui ai demande de noyer la couture dans la colle, histoire que les 12 trous soient au moins etancheifies… Argh, re-mauvaise question. Il aurait probablement mieux valu que je lui demande si par hasard je pouvais lui acheter tout son atelier et payer en chevres, voire si une de ses filles etait disponible pour epouser un copain a moi - reste au pays - qui a un historique de depecer ses compagnes, mais alors douter de sa couture… Bon, a force d’insister il a quand meme obtempere, et maintenant j’ai une toute nouvelle chaussure, collee a chaud, thermoformee, etc, et cousue.

Je vais contacter le fabricant en rentrant pour leur faire part de cette innovation…

Bien a vous,

Matthieu

Keyif

Wednesday, April 5th, 2006

Göreme, Turquie - Le Keyif: l’art turc de se relaxer. Siroter un the sur la place du village avec quelques amis, s’asseoir a l’ombre d’un citronnier et regarder les gens passer, boire un ayran (sorte de lait acidule dont les Turcs font une grande consommation) en jouant au backgammon, en voici quelques exemples.

Matthieu et moi nous sommes immediatement interesses a cet art trop peu connu en Suisse. Nos debuts a Istanbul furent laborieux, mais depuis, chaque jour nous amene de nouvelles possibilites d’en observer la pratique, laquelle semble ici quotidienne et faire partie d’une certaine hygiene de vie. Et la semaine passee, nous avons beneficie d’un cours intensif…

Le cours etait donne sur un bateau - ce qui n’etait bien sur pas pour me deplaire - et rien ne nous laissait presager qu’en quelques jours nous passerions de notre statut d’apprentis peu doues a celui de novices prometteurs. Nous nous sommes donc embarques sur un elegant gulet (bateau traditionnel turc) pour 4 jours de croisiere sur la cote sud de la Turquie. Question voile, je prefere ne pas en parler… La frustration totale. Alors que les deux mats qui s’elancaient vers le ciel m’avaient donne les espoirs les plus fous, le foc - unique voile a bord - ne fut monte que 30 petites minutes. Grrr! Mais sinon, ce furent 4 jours de reve avec la decouvertes de trois villages pittoresques (Kaş, Kekova et Simena) et surtout de plusieurs criques ou nous nous sommes sentis seuls au monde. Et en prime: un cours intensif de keyif.

Bon, ce cours n’est pas normalement prevu a l’agenda d’une telle croisiere. Nous en avons beneficie car au lieu des 12 passagers habituels, nous n’etions que 4. Voyager en basse saison a du bon. Un couple de jeunes australiens tres relax, Tom et Emma, etait donc aussi de la partie. Les trois membres d’equipage - Kasim le capitaine, Yussuf le cuisinier et marin confirme et Mehmet le mousse - etaient loin d’etre debordes et nous avons donc pu les observer a loisir dans leur pratique quotidienne du keyif. Le plus doue d’entre eux etait sans conteste Yussuf qui savait allier cuisine et keyif avec raffinement. La croisiere nous a meme donne l’occasion de decouvrir une des formes de keyif de luxe: observer une eclipse solaire totale allonges sur le pont d’un bateau. On a adore!

Le keyif, nous le pratiquons maitenant un peu tous les jours et on a meme developpe une ou deux formes helvetico-turques de cet art. Je recommande pour ma part tout particulierement la degustation d’un carre de frigor noir en ecoutant le bruit du vent dans les arbres. Rien de tel aussi que le keyif entre amis. On a eu l’occasion de le pratiquer tout recemment. De retour sur terre, nous avons saute dans un bus pour Pamukkale. Objectif: retrouver Marie et Piero qui etaient venus pour une semaine en Turquie pour observer la fameuse eclipse totale de soleil dont je vous parlais plus haut. On a eu grand plaisir a passer ces quelques heures entre amis. Les rencontres sur la route sont en effet frequentes mais elles restent relativement peu profondes.

Nous esperons encore profiter de la grosse semaine qui nous reste en Turquie pour parfaire notre maitrise fragile de cet art.

Bon, c’est tout pour aujourd’hui. Le keyif m’appelle…

Amities.

Ingrid