A. Preparation
Le succes d’un voyage depend de plusieurs facteurs. A mes yeux, les deux plus importants sont la preparation qu’on lui accorde, et le temps qu’on lui donne.
Lorsqu’Ingrid et moi avons decide de partir en voyage, nous avions en tete une pause de trois mois. Petit a petit, le projet est devenu plus ambitieux, passant rapidement a six, puis huit, puis dix mois. La preparation n’en fut que plus longue.
Il va de soi que la preparation du materiel est cruciale. Sur ce plan-la, nous avions un gros handicap a compenser, tant il etait vrai que nous etions completement depasses. Tout avait evolue rapidement, les materiaux, les designs, les technologies, bref, il fallait nous mettre a la page. Mais cela etait seulement la partie facile. Personne ne s’aventurerait sur la route - ou meme en montagne pour un week end - sans avoir soigneusement prepare son sac a dos. Mais qui parle de la preparation interieure? Sur ce plan-la aussi, une grosse inconnue nous attendait. Mon propos ici est de partager avec vous ces moments-la, non pas de vous parler de ce que nous avons vu, mais de comment nous l’avons vecu.
Ingrid doutait. Comment allait-elle se sentir lors d’un voyage de cette duree? Comment allait-elle gerer les divers changements (constants) de lieux, de cultures, etc? Nous n’en savions rien. De mon cote, je partais confiant, ayant deja pris une pause de duree similaire. Mais allais-je pecher par exces de confiance? Et aussi, c’etait il y a a plus de dix ans. Allais-je etre aussi malleable dans mon approche des inevitables imprevus qui croiseraient notre route? La non plus, nous n’en savions rien. Je me rappelais clairement que lors de mon premier long voyage, j’etais revenu different, il y avait dans ma tete un “avant” et un “apres”. Serait-ce la cas cette fois aussi? Toutes ces questions constituaient la partie invisible de notre preparation, la partie interieure, qui etait evidemment le revers de la preparation exterieure, celle qui etait visible et mesurable: avions-nous les bonnes chaussures? Avions-nous chacun un sac a dos convenable? Avions-nous correctement teste tout le materiel que nous emmenions?
Le temps que l’on accorde a un voyage, pendant et avant, sans nul doute apres aussi, est aussi un facteur crucial. Il n’est pas necessaire de partir longtemps pour devoir accorder du temps au voyage. Le temps de se familiariser avec lui, le temps de l’imaginer, de le rever. Chaque vacancier connait ce moment, ou il s’imagine deja au repos, alors qu’il est encore au travail.
Rien de different dans notre cas, sauf que la duree meme de notre voyage rendait le tout un peu plus complexe. Aussi ridicule que cela puisse paraitre, nous nous sommes sincerement demandes ce que nous ferions si un jour nous ressentions le besoin de prendre des vacances. Caprice d’enfant gate? Je ne crois pas. A etre tous les jours sur la route, dans des pays peu familiers, en perpetuelle rencontre avec l’imprevu, on peut se fatiguer. Surtout si parfois les conditions sont peu confortables. Alors il faut aussi savoir se reposer. Nous nous sommes aussi demandes quelle serait notre attitude si, alors que nous aimons l’un et l’autre la proximite de l’eau, nous nous retrouvions satures de continent, et avec l’envie d’etre pres d’une mer. Plusieurs questions similaires ont ete le point de depart de notre familiarisation avec notre voyage. Nous y avons mis presque une annee, a essayer de nous projeter dans cet avenir incertain.
Et la reponse a ete la meme que le point de depart: face a n’importe laquelle de ces situations, nous nous donnerions du temps. Le temps de reflechir, de nous reposer, de reprendre du poil de la bete, bref, nous prendrions le temps. Forts de cette certitude, nous pouvions envisager notre voyage dans sa duree, c’est a dire avec ses periodes plus rapides, ses temps morts, bref, avec son rythme. C’est cette duree qui est notre privilege, notre seule richesse, ces jours, vu que nous voyageons sur un budget limite. Mais c’est cette duree et notre certitude que nous imprimerions a notre voyage le rythme qui lui convient qui est notre plus grande liberte.
Nous sommes maintenant a mi-chemin de notre voyage, et mesurons au quotidien la chance que nous avons de vivre cette aventure, et la chance que nous avons d’avoir la liberte de la vivre lentement. Nous avons rencontre un certain nombre d’autres voyageurs au cours des derniers mois, et avons chaque fois ete depasses. Bien sur, les gens qui nous depassent en voient parfois plus que nous d’un pays donne. Mais a aucun moment nous n’avons ressenti le desir d’aller plus vite. Cette lenteur est meme presque devenue un art de vivre, et nous la cultivons avec soin. C’est important, parfois, de ne rien faire du tout, ou alors eventuellement seulement ce dont on a envie. C’est aussi un immense privilege, probablement trop rare dans nos societes occidentales ou tout est toujours plus rapide.
La lenteur nous accompagne donc. Bien sur, voyager lentement ne veut pas dire que nous ne faisons jamais rien, ou que nous ne voyons rien des pays que nous visitons. Mais nous voyons plus lentement. Moins, mais plus en detail, en quelque sorte.
Tous ces elements, nous en avions discute, au moins theoriquement, avant de partir. Et ils ont constitue notre preparation interieure, et meuble de nombreuses discussions entre Ingrid et moi, ou nous essayions de comprendre ce qui nous conviendrait sur la route. Fort heureusement, il semblerait que nous avions vu juste, et que nous sommes bien sur la meme longueur d’onde.
Par la meme occasion, nous avions donc decide de favoriser le “life-seeing”, plutot que le “sight-seeing”. Bien sur, nous avons vu la plupart des sites majeurs le long du chemin. Mais nous avons aussi volontairement (et avec immense plaisir) visite des marches, des maisons, des ruelles residentielles, des quartiers decentres. Nous avons volontairememt flane sans but precis, sans horaire.
C”est ainsi que le 1er Mars 2006, apres une preparation aussi detaillee que les conditions nous le premettaient, avec un sac a dos aussi optimise et l’esprit aussi clair que possible, nous avons mis les voiles avec bonheur pour ce qui s’annoncait comme l’aventure de notre vie, ou en tout cas la grande aventure de notre vie avant de devenir parents. Cinq mois plus tard, nous ne regrettons aucune minute de ce voyage, ni aucun des choix que nous avons du faire pour nous y lancer.
Tamchy, Kirghizstan, le 31 Juillet 2006