B. Turquie

La Turquie n’a ete que surprises. La veille du depart, je disais encore a Ingrid que de tous les pays que nous avions planifie de traverser, la Turquie etait celui qui me parlait le moins. Celui ou je nous voyais le moins passer vraiment du temps. La suite m’aura donne tort sur toute la ligne.

A l’arrivee a Istanbul, je savais deja que j’aurais tort au moins en ce qui concerne cette ville. L’endroit est exceptionnel de charme, et d’accessibilite. Bien sur, il s’agit d’une ville orientale. Jusqu’au bout des doigts. Mais elle a quelquechose qui rend cet orient-la familier. Nous nous sommes les premiers jours perdus dans de longues promenades sans but, ou plutot sans autre but que de humer l’atmosphere des ruelles, des quartiers plus ou moins touristiques et plus ou moins courus. Extraordinaire.

La suite de notre visite ne nous a pas non plus decus. Le pays est facile d’acces, les transports publics a faire palir d’envie bien des pays europeens, l’accueil chaleureux, les infrastructures en excellent etat, bref, a tous les niveaux, la Turquie aura ete une parfaite premiere etape.

La cote mediterraneenne ne nous a reserve que peu de surprises. Tout y transpire encore les differents mondes antiques qui ont peuple ces contrees, et aussi, il faut le dire, les differents mondes qui peuplent encore a ce jour les cotes de la Mediterrannee. Tout cela nous est etonnamment familier, et rend la decouverte de cette region particulierement facile et agreable. Mais a vrai dire, au vu des contorsions des uns et des autres pour debattre des haines ancestrales entre voisins ou de l’adequation des uns et des autres a faire partie du meme monde, n’etait-ce pas en soi une surprise? N’etait-ce pas en soi une immense surprise que cette region, politiquement “de l’autre cote”, nous soit si familiere? J’aurais tendance a le croire.

Plus nous nous sommes deplaces vers l’est de la Turquie, plus nous avons eu l’impression de nous rendre en Orient, de nous eloigner de cette familiarite. A Istanbul, on pourrait parfois se croire a Barcelone, par exemple. Sur la cote sud, on s’imagine aisement en Sicile, ce d’autant plus au vu de la proximite de ruines grecques. A Erzurum, ou a Dogubayazit, on est clairement en Orient.

Il est difficile de dire ou se trouve cette limite imaginaire entre une Turquie familiere et une Turquie eloignee. D’aucuns disent que cette limite se deplace d’annee en annee. Mais il est au moins deux sujets qui sont incontournables a travers tout le pays: la Turquie et l’Europe; la Turquie et l’Islam.

Comme citoyen suisse, je peux me permettre bien sur de prendre une position exterieure sur la question de la Turquie et de l’Europe: je n’ai de droit de vote sur la question ni dans l’une ni dans l’autre juridiction. Bien sur, j’ai une opinion sur le sujet (qu’il n’est pas mon propos de discuter ici), et je l’avais avant de partir. J’etais pret a la soumettre au test de la realite en visitant la Turquie, et a la modifier si necessaire. Il se trouve qu’elle n’a pas change. Mais ce qui a change, c’est ma perception de l’opinion des Turcs eux-memes sur la question. Comme dit precedemment, la question est dans tous les esprits. Que ce soit dans celui d’un Stambouliote qui commencait regulierement ses phrases par “Lorsque mon pays sera membre de l’Union…”, ou dans celui d’une etudiante d’Erzurum qui nous a confie sa mefiance, et sa peur de perdre son identite si la Turquie devait un jour devenir membre.

Donc un spectre d’opinions aussi large que possible, il fallait peut-etre s’y attendre, mais ce n’est pas le message que le gouvernement turc envoie a ses homologues europeens. Et c’est la que j’ai ete surpris. Si la Turquie elle-meme votait demain sur son adhesion a l’Union Europeenne, rien ne dit qu’elle dirait oui. Au contraire, il m’a semble durant ces semaines que le non etait souvent prononce: peur de perdre son identite, peur de se voir diluee dans un ensemble si grand, peur de devoir implorer des Europeens qu’ils considerent la Turquie comme un partenaire a la hauteur, bref, peurs surtout. N’est-ce pas la un grand paradoxe, quand on connait les peurs qui animent les opposants Europeens face a la Turquie, peur de se voir dilues par un si grand pays qui a d’autres valeurs, etc?

L’autre question aura ete la presence et le role de l’Islam en Turquie, pays qui pratique si bien la “laicite armee”. Pour etre parfaitement honnete, et apres pres de six mois passes dans des pays musulmans, je pense que la Turquie est celui ou l’Islam de la rue est le plus farouche et le plus extreme. Bien plus qu’en Iran (ou c’est le gouvernement qui pratique un Islam extreme, laissant a la rue le soin de s’adapter et de vivre).

Dans aucun des autres pays musulmans que nous avons traverses, nous n’avons entendu d’appels a la priere aussi insistants, aussi presents. La rue turque est loin d’etre laique. Bien sur, il y a des non-pratiquants, et surtout (plus visibles), des non-pratiquantes. Mais les pratiquants les plus fervents, c’est en Turquie que nous les avons rencontres. C’est en Turquie que les gens nous ont parle le plus librement du message de leur religion comme etant le seul vrai message, nous ont decrit la societe comme “eux/vous” (en employant un terme pejoratif pour les non-musulmans, dont je ne me rappelle pas) et “nous”, ont spontanement offert des foulards a Ingrid (qui n’etait pas forcee de le porter, pourtant), etc. Impressionnant. Et aussi parfois vaguement surprenant, dans son decalage avec la ligne officielle du gouvernement.

Cela dit, cette ferveur n’a a aucun moment pris en defaut l’hospitalite des locaux. C’est d’ailleurs dans les regions conservatrices du pays que nous avons ete le mieux accueillis. Les etudiantes d’Erzurum, entre deux remarques frisant le proselytisme, nous ont invites, ont prepare un magnifique repas pour nous, nous ont prete leur machine a laver pour notre linge, etc… jusqu’a l’heure de la priere, moment auquel elles nous ont demande de partir seance tenante. Finalement, la Turquie aura ete pleine de surprises, et je suis tres content que nous y ayons passe plus de six semaines. Mon seul regret est que nous n’aurons pas eu le temps de mieux decouvrir cet est qui semble en fait deja si lointain.

Lhasa, Tibet, 22 Aout 2006