D. Turkmenistan

En partant de Mashhad pour Ashgabat (4 heures de route), nous etions fatigues. Rapport probablement au rythme de notre decouverte de l’Iran qui, si elle a ete tres agreable, a aussi ete assez rapide: le pays est grand, notre visa etait limite, et nous avions decide de ne pas le prolonger. Nous sommes donc partis fatigues. De plus, nous avions un immense point d’interrogation au sujet du Turkmenistan. Comment est-ce que ca allait etre? Que nous reservait ce pays?

Le Turkmenistan, l’ermite d’Asie centrale, la Coree du Nord de l’ex-Union Sovietique. Je ne savais rien de ce pays, le blanc total, a l’exception du fait que son President est excentrique (j’aime particulierement l’histoire ou il dit au revoir a ses ministres au peid d’une montagne, les envoie jusqu’au sommet a la course, puis monte dans son helicoptere pour les accueillir au sommet, frais et souriant, alors qu’ils ont du courir 25 km…). Donc je ne savais rien du tout. Ou plutot si, je savais que la procedure d’obtention du visa etait la plus compliquee qu’il m’ait ete donne d’essayer. Mais sinon, un gros point d’interrogation.

En arrivant, premiere surprise, les routes qui menent a Ashgabat sont magnifiques, larges, lisses et… presque vides. Les rares voitures sont rutilantes, puissantes, et bien entretenues. Le pays, de prime abord a l’air riche, developpe, et efficacement desservi par toutes les infrastructures qu’on peut attendre d’un pays moderne: routes, electricite, eau courante (et potable!), gaz naturel, bref, tout semble fonctionner. Ashgabat, vue de plus pres, ne dement aucune de ces impressions, meme au contraire, les rues sont propres, entretenues, bordees de nombreux espaces verts, bref, tout y est pour en faire une ville moderne et fort agreable a vivre.

Pourquoi donc donne-t-elle cette impression de sterilite? Pourquoi donc transpire-t-elle cette sorte de retenue, comme un murmure discret lorsqu’on partage un secret qui peut faire mal? Et pourquoi donc y a-t-il des sujets visiblement tabous lorsque les locaux parlent? Bref, qu’est-ce qui cloche a Ashgabat?

Le President. Le probleme, c’est le President. D’une main, il a reussi a unir derriere une idee artificielle (la Turkemnitude, largement ressassee dans ses livres) une population plutot fragmentee: 24 clans ancestraux de nomades turcophones (et les rivalites qui vont avec), une population non-negligeable de Russes qui ont longtemps domine tous les apsects de la vie publique (mais que les Turkmenes n’aiment evidemment pas), et quelques egares d’autres nationalites (Ouzbeks sedentaires, Tadjiks persanophones, etc). Il a egalement reussi a rediriger au profit de la population locale les benefices de la vente du gaz et du petrole turkmenes (auparavant soigneusement rediriges vers Moscou): ca finance toutes les infrasctructures mentionnees plus haut, et ca ameliore notablement le niveau de vie des habitants.

Alors qu’est-ce qui cloche? Tout le reste, en fait. D’une part, vu que la Turkmenitude est une idee artificielle (jusque dans les annees 20, toute l’Asie centrale n’etait qu’une seule entite, la Republique du Turkestan, et les frontieres actuelles datent de quelques decennies au mieux), le President a choisi une figure federatrice: lui-meme. Il s’est pose en “Pere de tous les Turkmenes” (Turkmenbashi), sorte d’Ataturk local, et s’est mis a ecrire des livres pour justifier ce concept. On ne trouve qu’eux dans les librairies, et on ne compte pas les monuments a leur gloire (ou a celle de leur auteur). Mais comme l’idee est artificielle, et recente, et centree sur le President, elle a un peu de mal a prendre, et personne ne sait ce qui adviendra du pays lorsque le President s’en ira (de gre ou de force). Ce d’autant que le President est un apparatchik du plus pur style sovietique (ses livres sont ecrits pour l’unification de la nation turkmene… en Russe), et qu’il s’appuie sur des services de surveillance de la population bien rodes. Exit donc les libertes individuelles, tout le monde surveille tout le monde. Et donc, forcement, les locaux preferent eviter les sujets qui fachent.

Personne n’est dupe, cependant, et a demi-mot, tout le monde reconnait que en fait d’Ataturk local (il n’en a ni l’envergure ni la vision), le President est essentiellement un roitelet d’operette. Ses livres sont d’ailleurs touchants de naivete. Mais pour les fonctionnaires, ils restent matiere a examen (chaque annee), et pour les etudiants, ils constituent le critere d’admission a l’Universite.

Et il y a le reste, les check-points a chaque entree de ville (”pour assurer la securite”), les monuments delirants, les quartiers d’hotels vides (”le President aime les hotels”), les soins medicaux uniquement disponibles a Ashgabat, etc. Bref, tout est centre sur le culte de la personnalite du President. Inutile de dire que les opposants ne sont pas legion (et qu’ils ne le restent pas longtemps).

Cela dit, nous sommes ressortis du pays bien reposes, et en fait tres agreablement surpris. D’une part, comme nous avions du planifier chaque deplacement et reserver a l’avance chaque hotel, nous avons pu prendre la vie du bon cote, profiter du temps qui nous etait imparti dans chaque ville (nous etions libre de nos mouvements a l’interieur de chaque ville), et nous laisser guider par notre surv… euh, pardon, notre chauffeur pour le reste.

D’autre part, et ce surtout des qu’on sort d’Ashgabat, les locaux (Turkmenes, donc) sont charmants, tres classe, et chaleureux. Nous nous sommes donc regulierement fait inviter pour le the, un repas, a condition bien sur de ne rien dire qui soit vaguement teinte politiquement. Mais l’accueil a chaque fois ete chaleureux et sincere. A vrai dire, a ce jour je ne sais pas pourquoi les Russes etaient moins chaleureux. On m’assure qu’il s’agit la d’un des traits de l’ame russe, a savoir qu’ils ne sont pas de prime abord agreables avec les visiteurs, en tout cas pas en public, mais qu’ils le deviennent immediatement en prive. Possible, et le peu d’experience que nous en avons eu (au Kirghizstan), tendrait a corroborer cette vision. Mais en quittant le Turkmenistan, nous n’en avions rien vu.

Le pays en lui-meme est en fait interessant. Le centre est un grand desert, assez rude, mais il est borde par la mer Caspienne (moderement jolie, mais impressionnante), des montagnes (ou nous avons pu visiter le charmant village de Nokhur), et quelques sites archeologiques apparemment majeurs (Gonur, Merv, et Konye-Urgench). Nous avons en tout cas eu un grand plaisir a le parcourir, au fond dans de bonnes conditions.

Et donc, en sortant, il nous restait un bout de point d’interrogation (que va devenir le pays lorsque le President ne sera plus la?), et nous etions bien reposes. Impossible de savoir si le President et ses sbires croient vraiment a tout le delire construit pour cimenter sa mainmise sur le pays, impossible de savoir l’impact reel de la pseudo-philosophie distillee par le President en lieu et place de legitimite democratique, mais une chose est sure: le pays vaut la peine d’etre vu, et les Turkmenes sont charmants.

Kunming, Chine, le 19 septembre 2006.