E. Ouzbekistan

Samarcande. Boukhara. Khiva. Toute l’Asie centrale et ses mythes dans ces trois noms. Toutes les legendes, Marco Polo, les sultans, les epices, les caravanes de dromadaires, tout cela dans ces quelques noms. Samarcande. Boukhara. Khiva. Bienvenue en Ouzbekistan. En Ouzbekistan, pas de President delirant (c’est bon pour les Turkemenes); pas de guerre civile (une affaire de Tadjiks); pas de democratie non plus (regardez comme elle est corrompue chez les Kirghizes). En Ouzbekistan, il n’y a que des monuments extraordinaires, des infrastructures developpees, un pays stable, bref, bienvenue en Ouzbekistan, l’eleve modele des ex-Republiques sovietiques d’Asie centrale.

Nous sommes arrives en Ouzbekistan berces d’images qui remontaient a notre plus tendre enfance. La realite allait-elle etre a la hauteur de nos attentes? Ce d’autant plus que le Turkmenistan, s’il est gouverne par un President imbu de lui-meme, avait ete un pays plus qu’agreable a visiter. Et finalement, l’Ouzbekistan, plus touristique que tous les autres pays de la region reunis, allait-il etre encore authentique? Une fois de plus, Ingrid et moi nous posions de nombreuses questions en passant la frontiere.

Il etait clair des le depart que les 4 pays d’Asie centrale que nous nous proposions de vister allaient chacun avoir leur gout bien particulier: le Turkmenistan, c’est l’ermite, le desertique, le grand vide. Le Tadjikistan, c’est celui qui est a part, persan la ou les autres sont turquiques, celui qui a souffert de la guerre civile, celui qui est montagneux et moins developpe. Le Kirghizstan, c’est celui qui promeut l’ecotourisme, les alpages, et les lacs de montagne. L’Ouzbekistan, lui, c’est celui ou il y a des monuments historiques a visiter. Mais quid du reste?

Pour commencer, les monuments sont repartis le long d’une etroite bande fertile qui court d’est en ouest des montagnes tadjikes a la Mer d’Aral. Par un accident de l’histoire, cette bande est coupee par une frontiere, separant certains des monuments du cote turkmene (au sud de la frontiere), de la majorite des autres du cote ouzbek (au nord). Mais au dela de cette bande, au nord comme au sud, il n’y a que du desert. L’Ouzbekistan donc nous a pour commencer frappes par sa geographie: une route qui longe la frontiere et ce faisant relie les differents sites entre eux, et au bord de la route, le desert.

Bien sur, Khiva, Boukhara et Samarcande sont des endroits extraordinaires. Magnifiquement conserves (en particulier Khiva), plein d’atmosphere (en particulier Boukhara), ils transpirent les legendes des caravanes. On n’y trouve que peu de touristes, peut-etre juste assez pour qu’il y ait tout de meme des magasins de souvenirs a tous les endroits cruciaux, mais juste assez peu pour que l’on puisse s’impregner de leur atmosphere. C’est la peut-etre la plus grande reussite (pour le moment) du tourisme ouzbek. Tant que l’on visite ces endroits, on voit sans trop d’interference des monuments charges de siecles d’histoire. Mais lorsqu’on s’arrete, on se prend a rever.

On se laisse transporter dans le passe, on se laisse entourer de dromadaires, de marchands parlant des dizaines de langues differentes, portant chacun le costume traditionnel de son pays, melanges la au milieu des villes. Lorsqu’on s’arrete, les villes ouzbekes prennent vie. Lorsqu’on s’arrete, elles deviennent des merveilles d’ame.

Ingrid et moi nous sommes arretes autant que possible. Nous avons passe plusieurs jours a Boukhara, quelques-uns a Khiva, et quelques-uns aussi a Samarcande, en deux sejours chaque fois. Et chaque fois, notre voyage a commence lorsque nous nous sommes ainsi arretes, notre imagination s’est trouvee stimulee lorsque nous ne faisions rien, et soudain ces monuments reprenaient vie. Comme si le fait de nous poser et de nous laisser gagner par ces lieux suffisait a leur insuffler une vie qui allait au-dela des magasins de souvenirs. L’eleve-modele a donc une ame, et il suffit de gratter un peu pour la trouver.

Mais sous le vernis, l’ame est deja un peu corrompue. Le tourisme, ressource majeure du pays, prend des chemins qu’il aurait peut-etre mieux valu eviter. L’arnaque remplace l’hospitalite traditionnelle, le backchich regne en maitre des que l’on sort du sentier battu, la mauvaise foi domine les transactions quelles qu’elles soient, les organes de l’etat (police, armee, banque centrale) perpetuent une lethargie inefficace au lieu de faciliter la vie des locaux et des visiteurs, bienvenue dans l’eleve-modele de l’Asie centrale.

En Ouzbekistan, nous avons croise les plus grosses difficultes de tous les pays d’Asie centrale. Il a fallu se battre continuellement pour recevoir ce pour quoi nous avions paye, nous avons en permanence doute de la fiabilite des fournisseurs de services, nous avons du essayer de comprendre les subtilites du systeme ouzbek pour des aspects apparemment simples de la vie quotidienne (changer de l’argent dans une banque, faire un telephone, envoyer un fax), sans etre jamais surs qu’a la fin nous ne devrions pas debourser des sommes ridicules sans recevoir le service en echange, bref, toutes les interactions de ce genre etaient souillees de nos doutes sur la bonne foi de nos interlocuteurs.

Quel dommage.

Tokyo, Japon, le 20 Novembre 2006