F. Tadjikistan
Plus que tout aute pays, le Tadjikistan etait pour moi une interrogation. Pas parce que le pays est ferme, ni meme parce que je me demandais seulement comment ca serait, mais parce qu’avant le depart, et jusqu’au dernier moment, je me demandais si nous irions au Tadjikistan. Longue frontiere avec l’Afghanistan, poreuse de surcroit (c’est a travers cette frontiere-la que passe l’essentiel de l’opium produit en Afghanistan); pays a peine pacifie et stabilise (la guerre civile qui a suivi la chute de l’Union Sovietique a fini il y a moins de dix ans); visa difficile a obtenir, bref, les raisons ne manquaient pas pour que je doute au depart de notre passage par le Tadjikistan. De tous les pays que nous avions planifie de visiter, c’est le seul pour lequel j’avais ces doutes.
Combien cela aurait ete dommage de rater le Tadjikistan! Bien sur, tout ce que je mentionne precedemment est plus que vrai, mais cela n’est que la moitie de l’impression que nous a laissee le pays. Il y a aussi les paysages magnifiques, les gens simples et chaleureux, la vie certes basique mais proche d’un rythme dicte uniquement par les contraintes naturelles, le grand air, bref, un pays qui a tout pour plaire, si on prend le temps de ne pas se depecher.
“Vous verrez, chez nous, le temps, ca n’est pas de l’argent”. C’est avec ce conseil d’un officiel de Dushanbe que nous avons vraiment commence a comprendre comment apprehender le pays. Au Tadjikistan, il n’y a pas de route goudronnee hors de la capitale et ses environs, la moitie du pays n’a ni eau courante ni electricite, il n’y a pas de transports publics, etc. Donc on ne se depeche pas, parce qu’on ne peut pas se depecher, et si “on arrive le jour prevu, en etant parti le jour prevu, on s’estime heureux”, selon les mots d’un autre resident de longue date. Le ton etait donne, au Tadjikistan on prend la vie tranquillement.
Ca a commence au bord d’un superbe lac de montagne. Les Sovietiques y avaient construit un camp de vacances, sorte de colonie institutionnalisee pour apparatchiks en vacances, mais sous surveillance. Le lac est magnifique, mais glacial, et le camp de vacances est presque charmant, avec ses petites maisons ouvertes a tous les courants d’air tellement elles ont joue avec les intemperies et le manque d’entretien. On y arrive en taxi et on en repart… peut-etre, si un taxi vient. En principe un taxi vient tous les matins, mais s’il ne vient pas, quelqu’un telephone au village voisin et il arrive dans les 24 heures…
Mais cette partie-la du voyage n’aura au fond ete que l’echauffement. Le plat de resistance du Tadjikistan, c’est la region du Pamir, faite de montagnes et de hauts plateaux poussiereux. La moitie du territoire, qui abrite a peine un vingtieme de la population, une langue et une culture distinctes de celles de Dushanbe, soutenue a bout de bras par l’Aga Khan, chef spirituel et temporel des Ismailiens qui peuplent la region. La plus grande ville et capitale du Pamir (Khorog) compte 5′000 habitants, et se trouve a deux jours de route de Dushanbe. La deuxieme ville du Pamir (Murgab, 3′600 metres d’altitude), se trouve a encore un jour de route de Khorog (au minimum, nous en prendrons trois, mais avec un detour), pour 3′500 habitants environ. Pas exactement un environnement urbanise, donc.
Au depart de Dushanbe, et pour les deux premiers jours de route, on traverse regulierement des villages. Pratique pour un repas rapide, ou pour reparer un pneu si on creve sur la piste. Mais ensuite, ca se corse. Nous avions decide de ne pas prendre le chemin le plus direct, mais de passer par le “corridor de Wakhan”, la vallee qui jouxte l’Afghanistan, et dont la riviere marque la fameuse frontiere. La region est simplement magnifique, et plus on avance, plus on a l’impression de reculer dans le temps. Comme on ne peut pas se depecher, le tout se fait petit a petit, a coup de changements minuscules qui s’accumulent.
Les villages se font de plus en plus petits, de plus en plus etendus, simplement parce que le concept de village avec une place centrale, etc, fait place a un concept plus proche des tentes eparpillees sur les paturages, comme une sorte de village presque temporaire, ou tout est, deja, rythme par les contraintes des troupeaux et des cultures. Alors on traverse des zones habitees et des zones desertes, sans que les endroits soient fermement demarques comme “village” ou “campagne”. Besoin d’un repas? On frappe a une porte, negocie, discute, avez-vous le temps et de quoi nous preparer un repas? Le temps toujours, de quoi, ca depend. Des pates peut-etre, ou alors si vous desirez rester pour la nuit et payez en consequence, alors nous pourrions tuer une poule et vous preparer une soupe. Besoin d’eau? On s’arrete sur une place poussiereuse, et on espere que les camions surcharges qui distribuent des ballots aux badauds ont aussi quelques litres d’eau minerale. Et sinon on s’arretera bien prendre le the quelquepart… Cette region avait un cote presque irreel, tellement elle etait reculee. Les gens passent leur vie entre leur ferme et la source thermale, quelques kilometres plus loin. Mais quelle beaute. Quelle solennite dans ces montagnes qui gardent de part et d’autre cette vallee fertile. Et quelle impression inoubliable, aussi, de voir de l’autre cote de la riviere, litteralement a quelques dizaines de metres, des Afghans et Afghanes qui nous font signe.
Arrives a Murgab, on a l’impression de retourner a la ville, a la civilisation. Oh bien sur, la vie reste simple, mais on y trouve tout de meme des gens dont le revenu n’est pas lie a l’elevage ou a l’agriculture: marchands, officiels, instituteurs, meme quelques expatries, venus pour le compte d’une ONG francaise. Murgab, c’est un excellent endroit pour se relaxer apres plusieurs jours de route dans le Pamir. Le paysage est magnifique, la vie est lente, le tourisme n’y est qu’a ses premiers balbutiements, et donc son impact y est limite. Nous y avons passe des heures entieres assis sur le banc devant la maison des gens qui nous hebergeaient, a deviser paisiblement alors que le soleil se couchait.
Mais pour experimenter le pays en entier, nous avons aussi decider d’aller sur un de ces paturages d’altitude que les locaux affectionnent. C’est une coutume kirghize, mais ils constituent une fraction non-negligeable de la population du Pamir, surtout a partir de Murgab. Probablement parce que si Dushanbe est a 4 jours de route, Bishkek n’est qu’a trois, et Osh a deux jours de trajet… Nous sommes donc partis de Murgab pour le paturage de Jalang, 4′300 m d’altitude, une petite dizaine de yourtes posees la-haut de mai a septembre, probablement une quarantaine d’habitants, et au moins autant de yacks.
Apres une journee de piste (pour commencer), et ensuite de paturage (lorsque la piste finissait), nous sommes arrives dans “notre” yourte. La vie du campemant est reglee simplement: le matin, les hommes partent aux paturages pour faire paitre les chevres, moutons et yacks. Pendant ce temps, les femmes font du fromage, du pain, ou toute autre tache que requiert la communaute. Le soir, tout le monde trait les betes et prepare le lait pour qu’il se conserve. En parallele, certains collectent les bouses des yacks, comme combustible. Et lorsque le soleil se couche, tout le monde en fait autant, ce d’autant que vu l’altitude, les nuits sont fraiches. Le lendemain, tout recommence. Nous sommes restes dans ce campement le temps de voir la preparation du pain, et la cuisson d’enormes quantites de lait pour, probablement, en faire du fromage. Et nous avons aime l’idee que la vie de ce village n’a essentiellement pas change d’un iota depuis des decennies, et que nous pouvions etre temoins de ces tranches de vie de facon aussi “neutre” que possible, en s’efforcant de ne pas corrompre la vie de ces gens qui ont le temps.
Mont Aso, Japon, le 1er decembre 2006