G. Kirghizstan

La frontiere tadjiko-kirghize est une construction. Au figure, s’entend, car sur le terrain il n’y a pas grand chose. On passe un enieme check-point, celui-la sous un auvent genre station service desaffectee, et voila, on est au Kirghizstan. Pas de militaires en uniforme, pas de panneau qui annonce une quelconque bienvenue, pas meme de tampon dans nos passeports (”ce poste-frontiere n’a pas de tampon a sa disposition”), rien, la piste avant, la piste apres, sauf que la c’est du cote kirghize.

Ca ne change rien, d’ailleurs, car il n’y a rien, ni d’un cote ni de l’autre: du cote tadjik, 200 km de piste a travers les montagnes jusqu’a Murgab (qui n’est pas exactement un centre urbain), et du cote kirghize 200 km de piste a travers une vallee puis des montagnes jusqu’a Osh. La seule difference, c’est la couleur du paysage. Le cote sec tadjik est gris de poussiere et le cote humide kirghize est vert de tous les cotes.

Or il y a une frontiere. Creee par Staline pour delimiter des etats qui ne devaient en aucun cas devenir des etats-nation, au cas ou ladite nation se sentirait plus loyale a son etat qu’a Moscou et aux apparatchiks sovietiques. Donc la frontiere sert a diviser non seulement le terrain, mais aussi les groupes ethniques. Mission reussie puisque Murgab et la region du Pamir comptent une enorme minorite kirghize (turcophones, eleveurs, nomades, asiatiques et sunnites) au sein d’une region tadjike (persanophones, agriculteurs, sedentaires, caucasiens/moyen-orientaux et chiites ismailiens), et que si Osh est au Kirghizstan, l’activite economique y est dominee par la minorite ouzbeke (turcophone, agriculteurs et marchands, sedentaires, centro-asiatiques/moyen-orientaux et sunnites), car elle se trouve en pleine region de la vallee de Fergana. Une mosaique, donc, mais une mosaique deliberee, histoire qu’aucun groupe ne soit trop puissant, ou sans opposition.

Nous nous sommes arretes en chemin entre la frontiere et Osh. Un vague village, peu eclaire, une situation qui renforcait la sensation que la nuit etait d’un noir qu’on ne connait plus chez nous, parce qu’il n’y a rien, ni personne, a des kilometres a la ronde, juste cet immense desert, les montagnes, et voila. Comme nous sommes arrives de nuit, nous nous sentions un peu comme si nous etions nulle part, comme des voyageurs egares qui ne peuvent qu’attendre le matin pour reprendre leur route.

Cette sensation nous accompagnera tout au long de notre decouverte du Kirghizstan, sauf dans les villes (Osh et Bichkek). Des qu’on s’en eloigne, il n’y a plus de batiments, ou si peu. C’est qu’au Kirghizstan, il n’y a jamais eu de tradition de batiments, puisque les Kirghizes sont nomades. Du coup, il n’y a aucun monument historique comme on en trouve en Ouzbekistan ou au Turkmenistan.

Mais il y a des yourtes partout. L’ete, les Kirghizes emballent yourtes, famille, chevres, moutons et chevaux (la version locale des veaux, vaches cochons et autres couvees), et partent sur les paturages d’altitude, pour la belle saison. Et la-bas, il y a foule. Des villages entiers, de yourtes semi-solides (on peut les demonter en environ 3 heures), ou se regroupent les familles locales et les touristes qui voudraient decouvrir le mode de vie traditionnel kirghize.

Ce mode de vie traditionnel est en fait le seul attrait touristique du pays. On vient au Kirghizstan pour la nature, pour la voir de pres et pour la vivre. Comme nous etions arrives assez fatigues de notre sejour au Tadjikistan (somme toute assez dur), nous avons commence par nous reposer, en ville. Mais ensuite, nous avons plonge dans ce pays si attachant. Sejours en altitude au bord de differents lacs (Song Kul, Issyk Kul), dans des yourtes, dans des villages traditionnels, avec des familles locales, quel que soit le cote que l’on cherche, on le trouve au Kirghizstan, pourvu qu’on ne cherche rien de construit. Mais peu importe, car la nature est belle, accessible, et la vie locale rythmee par les saisons fort agreable.

Ce qui nous a frappes, c’est le fait que ce mode de vie est erige en systeme dans tout le pays. Le voyageur egare, tel ceux que nous etions en traversant la frontiere, peut a tout moment frapper a la porte d’une yourte, et demander l’hebergement pour la nuit, ou le repas si c’est le moment, ou le the, ou simplement un endroit pour se reposer quelques heures. Ca ne pose jamais de probleme, et on est toujours bien recu. Nous en avons profite, bien sur, car c’est le seul moyen de voir ce pays en dehors des villes. Et ca marche tres bien, car ca fait partie du jeu.

Nous avons aussi croise de nombreux troupeaux de chevaux plus ou moins sauvages, et plus ou moins en liberte. Et c’est en les voyant que nous avons compris comment les hordes centro-asiatiques pouvaient deferler a travers toute la region. Il y en a partout, et les Kirghizes, cavaliers hors pairs, pouvaient compter sur un apport quasi-illimite d’herbe dans les steppes pour aller ou bon leur semblait, tout en sachant que le long du chemin, il y aurait toujours une yourte accueillante pour passer la nuit et manger.

Ainsi, de ces frontieres artificielles tracees au 20e siecle, 4 pays ont emerge. Ils ont tous un gout different, et, surprenamment, ils ont tous pris un chemin different dans les annees 90 apres l’independance. Le Turkmenistan a continue comme si de rien n’etait, et c’est le meme apparatchik qui le dirige encore, grace aux revenus du petrole et du gaz. L’Ouzbekistan a capitalise sur ses ressources touristiques et s’est ouvert a grands coups de relations publiques, en ignorant le fait que c’est le meme apparatchik qui le dirige encore. Le Tadjikistan a verse dans la guerre civile quand il s’est avere que le meme apparatchik qu’a l’epoque s’appretait a essayer de le diriger. Et le Kirghizstan a continue sur son mode traditionnel, mais en installant un systeme democratique.

Le fait merite d’etre souligne. Bien sur, la democratie kirghize est loin d’etre parfaite. Elle est meme corrompue, peu transparente, et pour ainsi dire vendue au plus offrant. Mais les offrants sont juste assez nombreux pour qu’on puisse neanmoins parler de democratie qui represente au moins une fraction de la population. Et sur place, c’est rafraichissant. Les locaux sont libres de parler sans risquer leur vie ou leur liberte, et ils font usage de ce droit. L’un d’entre eux nous a parle des changements dans son pays depuis les annees 80. “Le gros probleme, c’est l’exode des Russes” nous a-t-il dit. Devant notre mine surprise, il a elabore: “bien sur, c’etait des occupants qui nous ont impose des traditions qui n’etaient pas les notres, mais ils ont aussi amene une structure et un savoir-faire dans la gestion des affaires de l’etat dont nous aurions bien besoin maintenant”. Une opinion qui tranche clairement avec d’autres opinions, certes exprimees avec moins de clarte, que nous avons entendues le long de notre visite de l’Asie centrale.

A l’heure actuelle, le Kirghizstan se developpe rapidement. Des routes connectent tous les points du pays qui doivent l’etre, les transports publics fonctionnent bien, et le reseau d’hebergement est bien developpe. Mais au fond, malgre les appels de la modernite, les Kirghizes semblent rester profondement attaches a leur mode de vie ancestral: les citadins montent avec bonheur a leur yourte le week end, et y invitent les touristes de passage. Et nous avons repondu avec plaisir a ces invitations, car la seule chose que les Kirghizes semblent aimer construire, c’est des relations amicales avec les gens de passage.

 

Osaka, Japon, le 16 decembre 2006