H. Chine
La Chine. Devrais-je dire “les Chines”? Car si, politiquement, le pays est un, il ne l’est que politiquement. Par tous les autres aspects, il est mosaique.
Nous avions decide de visiter des regions choisies. D’une part, le pays est si grand que nous aurions facilement pu y passer des mois, voire des annees, sans reussir a tout voir. D’autre part, vu que nous n’avions ni le temps ni, il faut le dire, l’envie de tout voir, nous avions prefere selectionner un peu. Bien nous en a pris. Car au dela des superlatifs habituels, le pays est simplement tellement grand que nous n’aurions pas pu faire autrement.
A vrai dire, tout cela a failli ne pas avoir lieu. L’armee chinoise en poste a la frontiere avait semble-t-il decide que mon nom ressemblait tellement a celui d’un criminel recherche par leurs services qu’ils ont hesite a me laisser entrer dans le pays. Extorsion d’un backchich? Reelle ressemblance? Abus de pouvoir qualifie? Je ne le saurai sans doute jamais.
Mais a peine arrives a Kashgar, nous realisons que nous sommes dans presque le meme monde qu’au Kirghizstan. La culture est centro-asiatique, la region est turcophone, musulmane et oighour. Donc finalement assez semblable a l’autre cote de la frontiere. Ou presque. En fait il y a des zones centro-asiatiques, et des zones chinoises Han. Car, si l’on croise force moutons, mosquees et autres chapeaux traditionnels, on croise aussi des zones pleines d’ideogrammes, des restaurants proposant l’une ou l’autre des cuisines chinoises, etc.
Nous savions avant d’arriver a Kashgar que l’Asie centrale s’y prolongerait un peu. Nous savions aussi que nous y trouverions les premieres traces de la culture chinoise. Mais ce que nous ne savions pas, c’est que les deux cultures seraient si bien marquees et, partant, tellement separees. En se promenant a Kashgar, on a presque l’impression qu’il y a des zones centro-asiatiques, et des zones Han. Une sorte de mosaique, ou le centre historique, la vieille ville de Kashgar, est completement oighour, et ou les alentours sont plus chinois, incluant meme la plus grande statue de Mao de tout lep ays, comme pour rappeler a la population locale que malgre la distance, Beijing ne les oublie pas. Interessant du point de vue du touriste au Xinjiang, evidemment. Probablement pas du point de vue du militant oighour, ou de la population locale, qui se fait gentiment ecarter des postes a responsabilite (”il faut parler le mandarin pour pouvoir obtenir un poste de fonctionnaire”, alors que personne ne l’enseigne au Xinjiang, sauf dans les ecoles pour eleves Han) et donc des decisions qui concernent la region.
Impossible a Kashgar de se sentir completement en Chine, donc, et pour nous qui venions de passer plusieurs mois en Asie centrale, c’etait comme une sorte de transition. C’etait aussi un rappel immediat que la Chine n’est pas monolithique du tout, et que de nombreuses minorites y vivent, qui y ont preserve leurs langues, traditions, costumes, etc. A y reflechir, ca n’est probablement pas si surprenant, vu la taille de la population chinoise. La suite de notre periple en Chine ne fera que confirmer ces observations, sauf peut-etre a Shanghai, ou la population est plus homogene, malgre la presence d’etrangers apparemment de plus en plus nombreux.
Avant de partir de Kashgar, Ingrid et moi avions longuement reflechi sur notre parcours en Chine. En voir beaucoup signifiait soit de longs trajets et beaucoup de temps dans le pays, potentiellement aux depens de la suite de notre voyage, soit de multiples billets d’avion, cette fois aux depens de la duree de notre voyage. Ou alors nous pouvions selectionner quelques endroits choisis. Apres avoir considere la carte soigneusement, et apres avoir constate combien 25 heures de train (entre Kashgar et Urumqi) nous faisaient peu avancer sur ladite carte, nous avons decide de choisir quelques endroits. Apres avoir bien reflechi, nous avons decide de visiter le Tibet, le Yunnan, Guilin et le sud de la Chine (Guangzhou, Macau, Hong Kong), et Shanghai. Retroactivement, je suis sur que nous avons fait le bon choix de limiter le nombre de destinations.
Au Tibet, nous avons trouve le meme melange locaux-Han qu’a Kashgar. Mais on ne peut nier que les Tibetains sont dans une situation bien plus inconfortable que les Oighours. La presence chinoise est plus forte, probablement plus brutale aussi, peut-etre a cause du revenu genere par le tourisme au Tibet, qui ne sera jamais egale par le revenu genere par le tourisme au Xinjiang (et qui profite essentiellement aux Chinois, et pas tant que ca aux Tibetains). L’environnement est aussi plus rude, et les ressources plus limitees. Du coup les Tibetains sont moins accueillants que les Oighours.
Nous nous sommes sentis peu a l’aise au Tibet. Il y a une sorte de tension permanente, une sorte de malaise diffus qui nous ont accompagnes tout du long. Les mendiants sont partout, n’hesitent pas a insulter (en anglais!) les touristes qui refuseraient de leur donner de l’argent, les gens sont peu souriants, peu sympathiques, constamment en train d’essayer de soutirer de l’argent aux touristes (honnetement ou non), bref, on se sent mal accueilli. Peut-on les blamer? Que dirions-nous si notre pays etait occupe, et que les seuls visiteurs financent en tout cas en partie l’armee d’occupation? Mais il est vrai que si nous etions arrives au Tibet tres motives a decouvrir cette region, et sautillants a l’idee d’y passer au moins deux semaines, nous en sommes repartis apres pas plus que lesdites deux semaines, contents de ne pas rester plus longtemps. Je crois ne pas exagerer en disant que de tous les coins que nous avons traverses, le Tibet est celui qui nous a le moins plu, pas tellement a cause des choses a y voir (certaines sont en effet tres belles et tres impressionnantes), mais bien a cause de notre interaction avec la population. Quel changement apres l’attitude hospitaliere des centro-asiatiques.
Le Tibet aura marque aussi un autre changement dans notre voyage: premier pays non-musulman, premier pays a l’ecart de la route de la soie. Nous avons observe ce changement, bien sur, car tout etait different. Plus de viande de mouton (du yack), plus de yourtes (des maisons en dur), plus de culture turquique/moyen-orientale (mais asiatique/sud-asiatique), bref, une autre culture. Ce qui est interessant, c’est que si les precedents changements avaient ete graduels, et avec des similitudes entre tous les pays traverses, ce changement-la a ete net. Pas moyen de se reperer avec des elements communs entre la culture du lieu et celle d’avant, nous avions change de monde.
De meme, en arrivant au Yunnan, nous avons poursuivi notre route dans ce nouveau monde qui s’offrait a nous. Nous etions de l’autre cote de l’himalaya, qui marque une frontiere somme toute naturellement difficile a franchir, et donc cela avait un sens, mais neanmoins nous avons ressenti ce changement pendant plusieurs jours, avant de nous habituer. Au Yunnan, nous avons decouvert un pays colore, humide, varie, qui tranchait singulierement avec le Tibet aride et gris. La province a la reputation d’etre la plus diverse de la Chine en termes du nombre de minorites representees, et elle s’est montree a la hauteur de sa reputation. Le Yunnan, c’est simplement magnifique, et nous avons trouve un immense plaisir aux trajets en bus qui nous ont fait traverser la province (somme toute assez grande). Dix heures de bus? Nous commencions a en avoir assez de ces longs trajets, mais au Yunnan, ca se passe bien, car le paysage est un regal: les hautes montagnes du nord de la province, vertes et luxuriantes, sont cultivees en terrasse, ou laissent passer des rivieres puissantes au fond de gorges tres profondes, ou serpentent de petits sentiers au milieu de la vegetation, etc. Magnifique. Nous nous sommes remplis les yeux de tres beaux paysages, d’habitants de telle ou telle minorite en costume ancestral, et de petits villages traditionnels, parfois tres bien conserves. Une province charmante, qui nous a laisses pantois, et surtout avec l’envie d’y revenir. Quel contraste avec le Tibet.
Apres ce festin (pour les yeux, s’entend), nous nous demandions ce que le sud de la Chine nous reservait. Bien sur, nous savions que nous changions de sphere d’influence, et arrivions dans la region cantonophone du pays, presque une autre culture, disent les locaux. Mais allions-nous etre decus? Et aussi, en ce qui me concerne, qu’allais-je trouver a Hong Kong (region administrative speciale de la Chine communiste, cherchez la contradiction, et resolvons-la a l’aide du concept “un pays, deux systemes”), un endroit que j’aime particulierement, et qui etait une colonie britannique la premiere fois que j’y etais alle?
Guilin et ses pains de sucre a ete une autre surprise. J’y etais alle il y a 14 ans, et c’etait alors un village poussiereux. De nos jours, le paysage y est encore magnifique, bien sur (pourquoi aurait-il change?), mais la ville est meconnaissable. Sorte de version chinoise d’Ibiza, le resultat est desastreux. Nous sommes donc alles quelques jours a Yangshuo, un peu plus au sud, qui nous a bien plu, une sorte de village un peu touristique, mais ou les touristes ont un sac sur le dos, et sont venus par leur propres moyens. Et toujours le magnifique paysage.
Mais apres quelques jours, nous avons decide de partir. Ingrid avait furieusement envie de se replonger dans de la culture europeenne, et nous avions aussi tres envie de sortir de la frenesie de consommation qui caracterise la Chine “communiste”. Partout ou nous sommes alles, il nous a semble que les locaux ont envie de compenser toutes les annees de dictature et de pauvrete en consommant tout ce qui est possible. Et donc ils achetent, construisent, entreprennent, developpent, etc. Quand on lit les statistiques effarantes sur la croissance chinoise, on a peine a croire que quelquechose ne cloche pas. Mais sur le terrain, pas moyen de se tromper, les 10% annuels de croissance du PNB sont bien vrais, reels, et ne font pas mine de flechir. Le revenu moyen augmente (meme s’il est probable qu’il ait augmente de plusieurs ordres de grandeur pour certains, et presque pas pour d’autres), et circule. Tout cela resulte en une sorte d’enthousiasme general, presque d’euphorie, ou tout semble passer par de la consommation de biens. Peut-on les blamer? Surement pas, et cet enthousiasme est rafraichissant, surtout pour ceux qui comme Ingrid et moi viennent de pays ou on ne cultive ni l’enthousiasme, ni le changement. Mais il est impossible d’etre le temoin de cet etat de fait et de ne pas se faire du souci. Tout cela aura un prix. Environnemental? Social? Personne ne le sait et peu importe: si cela continue encore tres longtemps, il est certain que la Chine devra faire face a une montagne, non seulement de detritus et de pollution, mais aussi de problemes.
Et donc nous sommes sortis de Chine. Enfin presque, car Macau est un curieux melange. L’architecture est clairement europeenne, et tout est ecrit en deux langues. Le plan de la ville, les vieilles maisons, les ruelles des vieux quartiers, les nombreuses eglises (St Dominique, St Paul, St Jean, St Bernard, etc) tout transpire le sud de l’Europe. Mais pas au dela des apparences. Car si les Britanniques ont insuffle bien plus que de l’architecture a Hong Kong, il semblerait que les Portugais ne soient pas arrives a s’implanter aussi durablement a Macau. Et donc, par exemple, on ne trouve pour ainsi dire presqu’aucun lusophone a Macau (meme si le Portugais y reste une langue officielle). Et, au dela des promenades dans les jolis quartiers historiques, on ne trouve que peu de culture europeenne. Quand tout cela est ajoute a une economie qui a des rythmes hebdomadaires alignes sur ceux des joueurs qui viennent de loin pour les casinos (c’est a dire ou le prix des chambres d’hotel double le vendredi, quadruple le samedi, et revient a la normale le lundi), ca donne un endroit moderement agreable, mais peut-etre pas aussi charmant que les apparences le laissaient initialement suspecter.
Toute autre est Hong Kong. Ah, Hong Kong. J’aime Hong Kong. Impossible de dire pourquoi, mais il y a une ame, une pulsation, une energie uniques. L’endroit est beau, bien sur, et a ce jour, Ingrid et moi traversons la rade de Victoria chaque jour ou nous nous trouvons dans l’ex-colonie. Mais cela va bien au dela de la situation geographique. Hong Kong, c’est une ville europeenne en Asie. Ou peut-etre une ville asiatique impregnee d’Europe. Voire une ville du monde qui se trouve en Asie, peut-etre. Je pourrais m’etaler pendant des heures, mais ca serait inutile. A Hong Kong, Ingrid et moi avons trouve un soupcon de britannitude, d’Europe, d’urbanite qui nous avaient manque. Nous y sommes restes plusieurs jours a flaner, humer, simplement decouvrir cette ville. Car bien sur, il y a ledit soupcon qui nous est familier, mais cela reste une ville chinoise.
Chinoise? Les locaux me reprendraient sans ambiguite sur ce point. “Hong Kong est Hong Kong, et n’a rien a voir avec la Chine continentale”. C’est surement vrai. Meme dans les coins les plus recules, Hong Kong ne nous a que peu rappele la Chine que nous venions de quitter. Et les Chinois de Hong Kong tiennent clairement a leur identite distincte de celle de leurs cousins du continent. Pourtant, de plus en plus, la ville se sinifie. Par petites touches par-ci par-la: annonces dans les bus et les metros (en Cantonais, Mandarin et Anglais, dans cet ordre, alors qu’a l’epoque, elles etaient faites en Anglais et Cantonais, toujours dans cet ordre), presence du drapeau chinois a de nombreux endroits. Ou par touches bien plus claires: censure stricte des medias en chinois (mais pas des medias anglophones, peut-etre pour ne pas effrayer les lecteurs etrangers?), noyautage des institutions “democratiques” par des candidats approuves par Beijing, etc. Hong Kong change, et il y a gros a parier que d’ici quelques decennies, lorsque le concept de deux systemes pour le pays prendra fin (en theorie en 2047), la transition se soit en fait deja passee depuis longtemps.
Nous sommes ensuite alles a Shanghai, ville que j’avais aussi visitee il y a 14 ans. Meconnaissable, elle aussi. A l’epoque, la ville etait concentree d’un cote de la riviere, avec le Bund comme derniere limite. La zone de Pudong n’etait qu’un terrain vague sans rien de special. De nos jours, on vient sur le Bund pour observer la deuxieme moitie de la ville, la zone economique speciale de Pudong, qui brille, et clignote, et change, et grandit. La aussi, on sent une sorte de pulsation enthousiaste a l’idee de rattraper le temps perdu avec une richesse nouvelle. Et la aussi, si cet enthousiasme est certainement rafraichissant, il est vaguement inquietant.
Plus interessant, Shanghai a renoue avec son passe de ville ouverte sur le monde, avec un but avoue d’attirer 5% de residents etrangers dans les annees qui viennent. Et ca doit marcher, car il est impossible de faire quelques pas sans tomber nez a nez avec un etranger, le plus souvent resident de longue duree. Cela donne a Shanghai une atmosphere probablement a nulle autre pareille en Chine continentale.
Apres deux mois en Chine, nous avons decide de mettre les voiles pour le dernier pays de notre voyage, le Japon. Mais nous sommes ressortis de Chine avec une autre vision que celle que nous avions en entrant. Nous attendions une Chine romantiquement ancree dans son histoire millenaire, pleine de culture traditionnelle, et d’habitudes ancestrales. Pays developpe certes, mais pays en lien avec ses racines. Le pays que nous avons trouve est tout autre. Developpe, certainement, en tout cas dans les villes. En pleine expansion, sans nul doute, en tout cas dans les villes. Mais d’histoire millenaire point. Point non plus de lien avec une quelconque culture traditionnelle. Les deux ont passe a la trappe durant la Revolution Culturelle. Reactions bourgeoises a eliminer, methodes de capitalistes, tout etait bon pour abolir ce qui avait fait de la Chine un pays en avance sur tout le reste du monde pendant des siecles. Et la seule chose qui soit stimulee par le gouvernement actuel, est cette consommation et cette croissance qui feront de la Chine un pays egal au reste du monde avant la fin du present siecle.
Ou va la Chine du 21e siecle? Ou va ce pays politiquement communiste, et dirige par la dictature du parti unique, mais economiquement aussi capitaliste que possible, et dirige par les lois du marche et le profit? “On peut changer les habitudes de consommation d’un peuple en quelques annees, mais changer la culture d’une nation peut prendre des decennies. Il faudra du temps a la Chine pour s’adapter a sa nouvelle richesse, et faire face aux responsabilites que cela implique” m’a dit un fin connaisseur (chinois) de la question. Gageons que le futur de la Chine ne manquera pas d’etre fascinant.
Hong Kong, Chine, le 23 decembre 2006