I. Japon
“Que venez-vous faire au Japon?”
- Du tourisme
- Et vous comptez rester deux mois pour du tourisme?
- Oui, le Japon est un grand pays que nous espérons découvrir assez en détails.
- Parfait, bienvenue au Japon.
J’étais venu au Japon il y a 6 ans, et n’en avais vu que deux endroits, Kanazawa et Nagoya. A l’époque, j’avais essayé de m’immerger dans la langue japonaise. Cette fois, nous avons l’intention de nous immerger dans le pays. Nous sommes le 20 octobre, à Sapporo, nous sommes là pour faire du tourisme.
On nous avait abondamment décrit Sapporo comme une ville à part, parmi les villes japonaises: plus vivable, plus ordonnée, plus verte, etc. Nous n’avons pas été déçus. La ville est en effet fort agréable, dotée d’espaces verts, peuplée de gens charmants, bref, une ville à vivre. Quelle introduction pour le Japon. D’ailleurs, l’ensemble de Hokkaido est une merveille de chaleur (humaine, s’entend, car le climat est plutôt frais), d’hospitalité, et de gentillesse. Un modèle. Après la rigueur rugueuse de la Chine, le contraste était saisissant.
C’est un cliché plus qu’éculé que de dire que le Japon est un pays de contrastes. L’ancien et le moderne, la ville et la campagne, la mer et la montagne, bref, oui, c’est un cliché. Contrastes internes, donc, mais aussi contrastes avec le reste de ses voisins. Pour la première fois depuis notre départ, nous sommes dans un pays aussi développé que la Suisse, voire plus par bien des aspects. Nous y rencontrons aussi des gens qui ont érigé la politesse en art de vivre, sorte d’huile qui assure le bon fonctionnement des rouages d’une société où il y a beaucoup de gens sur un tout petit espace. Et, en bons insulaires, les Japonais cultivent une sorte d’exception culturelle auto-infligée, aux termes de laquelle, ils sont simplement tellement uniques, que rien ni personne ne peut fondamentalement les comprendre.
Notre séjour a bien commencé. Nous cherchions à nous “mettre au vert” après les grandes villes du sud et de l’est de la Chine. Hokkaido est une destination de rêve pour ce genre de buts.
D’entrée de jeu, on comprend que le rythme de Sapporo est détendu. La ville est articulée autour d’espaces verts, et la vie y est bien moins frénétique que dans d’autres villes de taille similaire. Cette observation caractérisera toute notre découverte de Hokkaido. Mais Sapporo reste une grande ville, et, pour nous mettre au vert, nous avons choisi d’aller tout au bout de l’île, et ensuite de prendre encore un bateau, destination l’île de Rishiri, à deux heures de la pointe nord de Hokkaido. Génial. Nous sommes en pleine basse saison, il fait froid, il vente, et notre auberge est un modèle d’hospitalité.
“Venez prendre le café dans mes quartiers lorsque vous serez prêts. Les étrangers aiment le café”. Notre hôte se met en quatre pour nous accueillir chez elle. Elle tient à ce que nous ayons un café chaque jour, nous demande ce que nous aimons, ce que nous n’aimons pas, et essaie - mais en vain - de cuisiner assez pour que nous laissions certains plats. Elle y arrivera tout de même le dernier soir, il est vrai qu’avec 10 plats, nous avions affaire à forte partie…
Ce séjour aura été un modèle réduit de notre séjour au Japon: gentillesse, efforts constants pour que le visiteur se sente à la maison, envie de faire partager la culture locale aux étrangers, nous pouvons dire que ces éléments nous ont accompagnés tout au long de nos deux mois au pays du soleil levant.
Paradoxalement, on imagine les Japonais comme des gens réservés, peu avenants, et raides de traditions incompréhensibles. Avant d’arriver sur place, Ingrid se demandait d’ailleurs comment elle pourrait survivre dans un monde qu’elle imaginait amidonné au possible. Je tentais de la rassurer sur ce point mais, six ans après, il est vrai que je me bornais à lui dérouler des idées peu spécifiques sur la gentillesse des locaux. Mais les premiers jours de notre séjour ont suffi à nous rappeler et nous convaincre que tout cela, ça n’est que des clichés. Bien sûr, il y a toujours les moments où on se demande pourquoi donc les gens réagissent d’une façon ou d’une autre. Surtout que oui, bien sûr, le Japon est plein de symboles qui nous échappent, de traditions que nous ne comprenons pas, et de sous-entendus qui nous n’entendons pas. Mais au quotidien, quel plaisir de voyager au Japon.
Ce qui frappe, pour commencer, c’est l’homogénéité de la culture locale. Un peu comme si, en bons insulaires, les Japonais avaient développé une approche complétement spécifique à leur culture. Si la phrase précédente est un peu vraie, elle ne décrit qu’incomplétement leur approche. Car par bien des côtés, le Japon est le fruit de métissages que ladite homogénéité locale ne laisse pas soupçonner. Métissages religieux (bouddhisme et christianisme importés, et shintoisme local); culinaires (riz au curry, pizza, vin, tous évidemment savamment “japonifiés”); linguistiques (la langue japonaise a un syllabaire entier dédié à la transcription de termes étrangers, les caractères sont importés du chinois); etc. Sans parler des racines évidemment asiatiques du Japon. Bref, au fond, cet archipel qui a été fermé pendant plusieurs siècles, a aussi en lui des influences clairement étrangères. Et il les vit avec bonheur. Au final, pour le “gaijin”, la culture japonaise a des côtés surprenamment familiers pour qui considère la distance géographique.
Bien sûr, la culture locale est faite de piliers bien solides, que l’on trouve du cap Soya à Ibusuki (le point le plus au nord, respectivement le plus au sud de notre séjour au Japon). Mais ces piliers sont loin d’être incompréhensibles. Bien au contraire, ils procèdent virtuellement tous du fait que le Japon est un pays à forte densité de population, essentiellement pauvre jusque dans les années 50, et empreint d’un très fort sens de l’honneur et du bien-être du groupe. Le résultat n’est pas déplaisant, et rend la visite de ce pays agréable, même si parfois cela peut paraître pesant.
Autre cliché, autre surprise: les Japonais sont tous petits et minces. Vrai, en fait, même si l’image change un peu quand on considère les générations. Les plus âgés sont souvent petits et minces. Les plus jeunes sont facilement grands, et moins minces. Rapport à leur alimentation bien sûr, mais c’est là qu’intervient la surprise. Car si les faits ont un rapport avec leur alimentation, question qualité, ils n’en ont pas avec la quantité. Nous n’avions jamais été dans un pays où la nourriture a une telle place. Incroyable. Et comme les Japonais adorent les classements (”Les 3 plus beaux jardins du Japon”; “les deux monuments les plus photographiés du Japon”; etc), nous avons eu droit en permanence à des conseils du genre “ah, vous allez dans le village x, ne ratez pas les fruits de mer/le boeuf/les crevettes au miso, c’est dans cet endroit qu’ils sont les meilleurs de tout le Japon”. Inutile d’ailleurs de vouloir à ce stade préciser que le village x est aussi connu pour ses Bouddhas millénaires en pierre de lave, ou ses rues traditionnelles bordées de maisons qui n’ont pas changé en 300 ans…
Et c’est ainsi que de spécialité locale en Bouddha millénaire, de volcan actif en métropole pleine de néons, et d’auberge locale en Shinkansen, nous avons traversé un pays charmant, peuplé de gens attachants, où la seule ombre au tableau était la fin programmée de notre voyage.
Genève, le 15 janvier 2007