J. Les choses qui ne changent pas

Lorsque nous sommes partis, avides de découvertes et d’orients, nous étions prêts à observer le monde qui allait nous entourer de diverses manières. Nous voulions “traverser l’Asie par la surface”, pour découvrir les changements, que nous espérions subtils, qui allaient s’offrir à nous. Nous sommes partis, nous avons traversé, et nous sommes revenus. Qu’avons-nous vu au juste?

D’abord, une certitude: il n’y a pas une “Asie”, comme il n’y a pas un “Occident”. Le monde est multiple, et va au delà des limites imposées par la géographie ou le langage. Nous avons traversé l’Asie, certes, mais nous pourrions tout également dire que nous avons traversé un morceau du Moyen-Orient, puis d’Asie centrale, puis d’Extrême-Orient. Je pourrais continuer la spirale en décomposant chaque entité en entités plus petites. Impossible donc de résumer quoi que ce soit avec des catégories aussi vastes.

Nous avons pris l’avion, aussi. Si l’idée de base était d’aller par la surface jusqu’à Tokyo, les réalités chinoises nous ont vite ramenés sur terre, et nous ont permis d’ajouter aux rares exceptions qui ont précédé, plusieurs vols pour couvrir les longues distances. Donc, en fait de “traverser l’Asie par la surface”, nous avons visité 8 pays qui ont en commun d’avoir des frontières deux à deux et de faire partie de la même masse de terre.

Au départ, nous voulions observer les changements, de cultures, de visages, de nourritures, etc. Nous voulions essayer de vivre ces changements à un rythme assez lent pour qu’ils nous paraissent naturels et chaque fois marginaux. Nous n’y sommes arrivés qu’en partie. Parce que la plupart de ces éléments ne changent pas de façon marginale, mais souvent assez brutale lorsqu’on passe une frontière, ou que l’on passe d’une sphère d’influence à une autre. Du Moyen-Orient à l’Asie centrale (frontière irano-turkmène), de l’Asie centrale à l’Extrême-Orient (quelquepart au Xinjiang), etc.

Mais il y a plus. D’Istanbul à Urumqi, nous avons essentiellement parcouru une antique route commerciale. La Route de la Soie, donc, et tant pis si elle ne consiste au fond que de bribes de routes qui se superposent les unes aux autres. Et comme le long de toutes les routes commerciales (les actuelles ne font pas exception), marchandises, idées, personnes et cultures s’échangent pour la plus grande joie de toutes les parties concernées. Et donc, il y a une sorte de culture de la route de la soie, une sorte de continuum des rivages de la Méditerrannée à quelquepart en Chine (voire au Japon, puisque certains placent le bout de la route de la soie historique à Nara, non loin d’Osaka). Et on y trouve des éléments qui ne changent pas.

En fait de changements graduels, nous avons baigné dans une sorte de culture qui prend diverses facettes selon l’endroit où on se trouve, mais qui dans les grandes lignes souligne les mêmes aspects de la vie. Comme si pour ces marchands qui passaient d’un pays à l’autre à travers les steppes et les déserts d’Asie centrale, il fallait une sorte de culture familière pour ne pas être étrangers partout. Etrangers partout, donc similaires par réaction.

Les Orients que nous avons traversés transpiraient donc tous quelquechose de similaire: une façon de voir la vie, d’intégrer ses aspects transitoires; une approche de l’étranger, du voyageur, parce qu’un jour ou l’autre nous sommes tous des voyageurs; une société très centrée sur les échanges personnels, autour du thé ou du feu, et sur les liens ancestraux: famille, clan, nation; une société avec des valeurs bien ancrées dans le quotidien, les faveurs données et reçues, la gratitude et la dette, le souci de la droiture, le partage; etc.

Et donc, si nous avons été étrangers dans chaque pays traversé, nous avons été accueillis chaque fois avec bienveillance et générosité. Parce que c’est bien là le principe de cette route de la soie. Le matin la caravane part pour une étape, et le soir une autre arrive depuis une ville voisine, avec des marcahndises, des nouvelles, des épices, et les échanges quotidiens permettent de tisser et garder les liens avec les autres et avec le monde extérieur.

Par conséquent, nous qui nous étions mis en route pour observer les changements avons eu la chance de vivre des changements, et de mesurer aussi quelques aspects de l’étendue de ce qui ne changeait pas. Et à la longue, lorsqu’on se déplace depuis plusieurs mois à travers des contrées peu familières, à travers les diverses cultures que le monde actuel a séparées en pays, il suffit parfois de bien peu pour se sentir dans un environnement familier.

D’Istanbul au Japon, du thé, de la soie, des épices, et nous étions un peu à la maison.

Genève, le 15 janvier 2007.